Comment observer l’effectivité des droits culturels ?

La Plateforme d’observation des droits culturels de Culture & Démocratie a développé un outil de communication du rapport final de la recherche participative menée avec les Centres culturels entre 2019 et 2021. Ce rapport a été rédigé à l’issue de ces trois premières années de recherche de la Plateforme sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La version synthétique est disponible sur cette page du blog.

Cet outil a pour objectif de rendre accessible la recherche menée par la Plateforme. Il expose les points essentiels du rapport de façon lisible par un travail graphique favorisant l’appropriation de la recherche.

Pour obtenir la version imprimée ou si vous avez des questions, vous pouvez contacter thibault@cultureetdemocratie.be.

La version numérique est disponible via le lien ci-dessous.


Notez que les textes de cet outil sont publiés sous licence Creative Commons.

Cultiver les droits culturels – Expérimenter Paideia #2 – 08/02/2022

Faisant suite au premier volet du cycle de rencontres « Cultiver les droits culturels – Expérimenter Paideia #1/ Explorer, défricher : Introduction aux droits culturels » initié par l’ASTRAC et la Plateforme d’observation des droits culturels (Culture & Démocratie) le 16 novembre 2021 aux Abattoirs de Bomel à Namur, nous avons le plaisir de vous convier à ce nouvel évènement.

Nous aurons l’occasion de vous retrouver le mardi 8 février 2022 lors de la Journée professionnelle de l’ASTRAC à la Marlagne (chemin des Marronniers 26, 5100 Namur), lors d’un atelier pour analyser sa pratique au regard des droits culturels selon la méthode Paideia.

>>> Plus d’informations et inscription (obligatoire !) en suivant ce lien. <<<


Depuis fin 2012, Réseau Culture 21 développe en partenariat avec l’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’Homme de l’Université de Fribourg (IIEDH) et son Observatoire de la diversité et des droits culturels la recherche-action appelée Paideia. Celle-ci a pour objectif d’analyser collectivement comment les droits fondamentaux et en particulier les droits culturels sont pris en compte dans les politiques et les actions de développement territorial.

L’analyse de « cas d’école » constitue un pilier central de la méthode Paideia. Elle permet d’interroger la prise en compte des droits culturels au sens large dans les différents aspects d’une action et vise à une plus grande effectivité de ces droits dans le cadre d’un programme dépassant l’échelle de celle-ci.

Le plus souvent, la réalisation d’une analyse de cas se concrétise individuellement, par écrit pour donner lieu à une « fiche de cas ». À l’occasion de la Jpro2022, les participants auront l’occasion de tester l’approche collectivement, sous la forme d’un atelier basé sur l’écoute active.


Animation : Julia Bailly (ASTRAC), Valérie Lossignol (Central – Centre culturel de La Louvière, ASTRAC), Pascale Piérard (Centre culturel Ourthe et Meuse, ASTRAC) et Liesbeth Vandersteene (ASTRAC).
Nous serons accompagnées par Luc Carton, philosophe, vice-président de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels (Fribourg, Suisse), ancien inspecteur FWB et Jean-Luc Piraux, comédien.

Jacques Franck – Murmuziek

Murmuziek est un atelier de création musicale mené au sein de la maison de peines pour hommes de Forest dont la deuxième édition a eu lieu entre janvier 2018 et août 2019. La prison de Forest a été préférée à la maison d’arrêt de Saint-Gilles – même si elle se situe en dehors du territoire d’action classique du Jacques Franck – car les détenus y demeurent plus longtemps, ce qui permet de mettre en place des projets sur le plus long terme. Une animatrice du centre coordonne le projet, en collaboration avec la direction de la prison et en partenariat avec la Fondation pour l’Assistance Morale aux Détenus, alors que les ateliers sont animés par une chanteuse, un musicien et un ingénieur du son. Il·elles viennent avec du matériel d’enregistrement et de traitement du son ainsi qu’avec leurs savoir-faire et compétences respectives, dans le but de réaliser une production musicale. L’objectif est d’ouvrir un espace de liberté et d’expression dont les détenus peuvent s’emparer pour inventer leur projet, avec le soutien et le conseil des artistes. Le projet n’a pas de vocation sociale et ne cherche pas à simplement occuper les détenus, mais plutôt à valoriser la capacité créatrice de chacun dans des conditions professionnelles, de participer à leur émancipation et dignification personnelle. Voir à ce sujet le texte de Jean-Pierre Chrétien-Goni : « Dignifier ».

Cela a mené à la production d’un album de rap, slam et beatbox, diffusé en ligne et lors de festivals internationaux. Le collectif s’est également produit sur scène lors de deux concerts au sein de la prison, un au BRASS (avec trois détenus ayant eu permission de sortir) et un au cinéma Nova avec d’anciens détenus. Zorobabel, un atelier de production audiovisuel (et CEC), a aidé à la réalisation de clips musicaux, également disponibles en ligne. Les visages et noms des détenus n’apparaissent évidemment pas dans la communication, pour ne pas risquer de choquer certaines personnes à l’extérieur, respecter leurs droits à l’image et ne pas les affubler d’une étiquette « détenus » ou « ancien détenu », une fois qu’ils sont libérés. Lorsqu’ils participent à des événements dans d’autres cadres, il leur appartient entièrement de se revendiquer de Murmuziek ou pas, avec tout ce que cela implique de leur parcours de vie. L’animatrice m’a précisé tenir au fait de les appeler « les gars » plutôt que « les détenus », de ne pas les réduire à cette condition, même si elle fait partie d’eux. Cette reconnaissance en tant qu’artistes à part entière, indépendamment de leur parcours carcéral, s’exprime par exemple lorsqu’ils jouent dans d’autres circonstances que la journée nationale de la Prison.

Cette action est d’autant plus percutante en matière d’exercice des droits culturels, qu’elle touche des personnes enfermées, privées d’une bonne partie de leurs droits et libertés, notamment culturels. Les ateliers se font dans le respect de l’identité de chacun, de ce qu’il veut en exprimer ou non : comme la forme, le contenu n’est pas imposé, ce qui permet à l’action de se réinventer sans cesse, de ne pas être figée dans le temps. Au-delà du droit d’accès à la culture et de participer à la vie culturelle, Murmuziek travaille la liberté d’expression et de création ainsi que la diversité culturelle en permettant à des détenus qui ne se connaissent pas, souvent issus de différentes communautés culturelles et linguistiques – ce qui se répercute dans les productions musicales – de collaborer autour d’un projet artistique commun.

Les résultats sont là : les détenus s’impliquent dans le projet, reviennent aux ateliers, en motivent d’autres, et vont même jusqu’à répéter leurs chansons et chorégraphies, travailler leurs textes en dehors des horaires prévus. Ils se responsabilisent et se projettent d’un atelier à l’autre. Encore une fois, les effets que cela produit sur eux sur le long terme sont difficilement mesurables, comme l’exprime l’animatrice : « C’est semer des graines, quelque part. Ce sont des gens qu’on pourra reprogrammer ici, qui pourront eux-mêmes peut-être monter des projets, va savoir, on sait pas ce qui peut se passer ». La relation et les répercussions ne s’arrêtent pas à la fin de l’atelier, le centre culturel ouvre des portes.

Mais la mise en place et la justification d’une telle action n’est pas aisée pour autant. Cela nécessite une bonne entente, voire une complicité, et une bonne dose de respect mutuel avec l’institution carcérale et les gardien·nes (garant·es des conditions pratiques : aller chercher les détenus un par un, préparer une salle, etc.), mais aussi une organisation sans faille (obtenir une autorisation pour entrer et faire entrer du matériel prison n’est pas une mince affaire). Le travail de mise en confiance et le fait de se situer sur un pied d’égalité avec les détenus nécessite certaines compétences humaines et du temps. Il faut notamment rester vigilant à mettre véritablement sur pied un projet participatif et ne pas imposer ses idées, mais aussi accepter les imprévus et la participation à géométrie variable des détenus (transfert, libération, isolement, etc.) Comme le dit la directrice du Jacques Franck : « La réussite d’un projet comme celui-ci, comme tous les projets avec des gens qui sont en rupture sociale, c’est un travail de proximité, de confiance et de respect de tout le monde. »

Le financement d’un tel projet n’est pas non plus facile, car il est assez coûteux. Cependant, le résultat – tant en termes de qualité artistique que d’émancipation citoyenne – est à la hauteur de l’investissement pécunier et humain demandé. Il est intéressant de noter que dans ce cadre particulier, le référentiel du décret de 2013 basé sur les droits culturels, a donné au Jacques Franck (et à ce type de projets en dehors des rails mais porteur de sens) des arguments de poids auprès des pouvoirs subsidiants ainsi qu’une légitimité juridique face aux personnes se demandant pourquoi un centre culturel allait mettre son nez en prison. Il s’agit également d’un outil interne puissant, en termes d’évaluation de la légitimité de telle ou telle action par rapport à une autre, de vérification constante que l’on se situe toujours bien dans le cap déterminé par l’analyse partagée du territoire.

Pourtant, en attente d’un accord de subvention du projet suite à un changement politique et à cause de la crise sanitaire, les ateliers n’ont pas pu redémarrer en 2020. L’injonction de favoriser l’exercice des droits culturels n’a pas été suivie d’un refinancement permettant de développer des méthodes participatives adaptées, qui demandent davantage de temps et d’investissement de la part des équipes, et il n’est donc pas possible d’inclure ce type de projet dans les actions du centre culturel de manière structurelle. Depuis, les liens se délitent, les artistes associé·es cherchent du travail ailleurs et tout le travail de longue haleine effectué sera sans doute à reprendre de zéro. Mais comment faire éprouver à un·e élu·e la puissance de la rencontre d’humanité ressentie lors d’un concert en prison ?



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Entrela’ – Résidence participative d’artiste

Le centre culturel d’Evere a mis en place depuis 2016 cinq résidences participatives d’artistes dans un quartier socialement défavorisé de la commune. Pendant un certain temps, l’artiste peut utiliser un espace communautaire situé au cœur du quartier Platon pour développer son œuvre participative avec les habitant·es. En 2019, Pauline Richon, dans le cadre des Journées du Patrimoine, a réalisé plusieurs installations dans l’espace public afin de faire dialoguer les intentions de l’architecte avec les manières dont les gens habitent actuellement le lieu. Pour ce faire elle a mis en place plusieurs dispositifs participatifs afin d’inviter les habitant·es à réfléchir et créer ensemble.

L’Entrela’ résume l’ensemble de sa démarche d’analyse partagée par une phrase : « Tous ensemble, solidaires, métissés et égaux, faisons de Bruxelles une “ville plaisir”». Cet enjeu global concerne toutes les actions mises en place par l’institution et permet de créer du lien entre ses différents pôles (Centre culturel, Centre d’Expression et de Créativité, Plan de Cohésion Sociale, Espace Public Numérique, Éducation permanente), d’unir l’équipe dans une visée commune pétrie de sens. Les enjeux plus spécifiques travaillés par ces résidences sont d’« encourager les démarches de citoyenneté active et susciter l’épanouissement collectif » ainsi que de « favoriser la rencontre, la convivialité et développer une identité plurielle ». Plusieurs travailleur·ses du centre culturel collaborent autour de cette action, dont un acteur du CEC, une animatrice et un travailleur communautaire implanté dans le quartier Platon, où il met en place des projets d’éducation permanente. Ce dernier facilite vraiment l’implantation de l’artiste au cœur du quartier, par exemple en lui proposant des événements ou lui présentant quelques personnes ressources importantes. Cette coopération culturelle permet d’encadrer et soutenir l’action implantée dans le territoire à l’aide d’un ensemble de compétences et de points de vue complémentaires, également intéressants pour son évaluation en continu.

La Société du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale est un partenaire extérieur. C’est aussi le cas des artistes, qui arrivent au gré de propositions et rencontres « fortuites », à condition d’employer une méthode participative engageant les habitant·es (ce qui nécessite une affinité avec le social) et que leur projet soit en rapport avec les enjeux du territoire et le diagnostic local du quartier. Ces résidences fonctionnent financièrement grâce à des appels à projet. Une grande vigilance est cependant maintenue pour éviter d’orienter ou de brider les pratiques de l’artiste, de corrompre ses dispositifs participatifs en les dotant d’objectifs a priori. Le résultat final ne peut être préjugé et importe moins que le trajet participatif parcouru en commun. Un subside structurel ne résoudrait pas forcément le souci, car il faudrait également souscrire à certaines conditions pour y prétendre.

L’action est véritablement issue du territoire et des habitant·es, car l’artiste en résidence ne propose pas un projet hors sol, déconnecté des réalités du quartier, de manière descendante. Une importante médiation est nécessaire, même dans un projet plus « clé en main » car l’art contemporain n’est pas facilement accessible à tou·tes. Pauline tisse d’abord des liens dans la convivialité, par sa simple présence et participation à la vie de quartier (à commencer par l’inscription dans l’autogestion citoyenne du local communautaire). Elle va ensuite à leur rencontre à l’aide de divers dispositifs participatifs dans l’espace public (murs de post-it, récolte de témoignages, etc.) et effectue des aller-retours incessants, dans une démarche de co-construction, afin de réaliser les éventuels ajustements nécessaires. Les arts et la créativité sont employés comme outils d’expression citoyenne, qui suscitent aussi des témoignages plus personnels, basés sur le vécu. Cela soulève des questions importantes comme la légitimité de l’intervention artistique professionnelle dans l’espace public par rapport à des formes moins reconnues telles que le graffiti, systématiquement effacé.

L’entièreté de la démarche contribue à la valorisation d’un patrimoine local – architectural, mais également immatériel, concernant les usages de l’espace public – tout en facilitant une réappropriation de leur lieu de vie par les habitant·es, qui agissent sur leur environnement. La mise en avant de l’originalité du style architectural d’une cage d’escalier par une des résidences l’a par exemple sauvée de la destruction. Les autorités communales ont plutôt décidé de la rénover et la repeindre. Les populations sont valorisées elles aussi. Les participant·es sont notamment nommé·es dans les brochures qui documentent chaque résidence (dans des formats différents), et reconnues en tant que guides temporaires de leurs quartiers lors des vernissages, amenées à le présenter à des spécialistes et amateur·ices d’art venu·es parfois de loin.

Cette action est centrée sur la participation citoyenne, elle suscite, à l’aide d’une démarche artistique, un débat public et crée du lien entre les habitant·es, l’artiste, le territoire, le patrimoine et le centre culturel. Elle libère une parole et une expression créative immédiatement, mais les graines qu’elle plante agissent plus profondément, notamment par la prise de conscience d’un certain pouvoir d’agir sur son environnement, d’un sentiment d’inclusion et de légitimité à prendre part aux actions culturelles qui peuvent y prendre place. Ce type de résidence s’adapte à n’importe quelles circonstances. Ainsi, une a pu être menée à l’été 2020, entre deux confinements et alors que les activités du centre culturel étaient réduites à néant, permettant d’entretenir un certain lien avec une partie du territoire et des populations.


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Centre culturel de Genappe – Les Rout’arts de la culture

Il s’agit d’une action culturelle développée par le centre culturel depuis 2016, en partant du constat qu’aucune de leurs actions ne touchait des bénéficiaires du CPAS (Centre Public d’Action Sociale). Une fois par semaine, la directrice du centre culturel et une animatrice du CPAS de Genappe accompagnent un groupe d’une quinzaine de personnes pour une sortie culturelle : visite d’un musée, spectacle, film, atelier créatif, café philo, etc. (collaboration avec des lieux culturels locaux tout autant que visites plus dépaysantes). L’enjeu principal du territoire auquel répond ce projet est la lutte contre l’isolement, ou plus précisément « lutter contre toute forme d’isolement en favorisant la rencontre, avec une attention particulière à la mixité des publics ». Son objectif général est de mettre en place des dispositifs favorisant l’échange et la rencontre à travers des actions socio-culturelles ou socio-artistiques.

En tant qu’animatrice du groupe depuis cinq ans, Émilie Lavaux est aux premières loges pour observer directement les effets de l’action, à court, moyen et long terme sur les Rout’arts, l’évolution de leur mobilisation des droits culturels. Outre ces observations directes, alimentées par des échanges informels lors de chaque séance, des évaluations sont réalisées avec les participant·es deux fois par an, en fin de semestre. Plusieurs dispositifs d’animation ont été expérimentés au fil des ans (photo-langages, questions ouvertes, etc.). Le plus parlant est de demander à chacun·e de compléter des phrases du type « J’ai découvert… », « J’ai été ému·e/choqué·e/surpris·e par… » qui permettent de s’interroger sur les vécus et ressentis collectifs et individuels. L’inscription de l’action dans les enjeux du territoire et par rapport à l’exercice des droits culturels est évaluée au moins annuellement par l’équipe et les instances, notamment à l’occasion de l’écriture du rapport d’activités. Un bilan plus global a été effectué après cinq ans.

Une grande interrogation du centre culturel (et une attente envers la collaboration avec la Plateforme) se situe d’ailleurs dans l’appropriation (ou la création) de moyens et outils pour réaliser ce même genre d’observations au sein d’un groupe beaucoup plus vaste, ou concernant des événements plus ponctuels.

Au fil de ces rendez-vous hebdomadaires – et alors que leurs pratiques culturelles étaient souvent très limitées jusque-là, de par leur isolement et leur précarité, notamment – les Rout’arts exercent leur droit d’accès à la culture et à l’information en matière culturelle, dont les conditions sont assurées par le centre culturel. L’accès économique est garanti par la gratuité des activités ; l’accès physique et géographique par l’organisation des transports (camionnette, autobus, train) et la réservation des activités ; l’accès temporel par un horaire adapté à leurs réalités socio-économiques (souvent innocupé·es) ; l’accès symbolique ou intellectuel par une importante médiation déployée (guides, discussions en amont pour rassurer sur les codes sociaux et culturels des lieux visités, etc.)

Ils et elles découvrent, expérimentent et développent des pratiques culturelles qui leur étaient jusque-là peu familières. Certain·es se sont ainsi rendu·es pour la première fois au théâtre ou à l’opéra, ce qui provoque parfois des émotions intenses, pas toujours évidentes à gérer. D’autres ont découvert qu’il·elles avaient droit à des tarifs réduits dans de nombreux lieux culturels via les Articles 27 distribués par le CPAS et ont commencé à les utiliser indépendamment du cadre proposé par le centre culturel. Sur le long terme, beaucoup de Rout’arts se sont investi·es dans divers projets citoyens et participatifs (bénévolat au centre culturel, Télévie, boites à cadeaux, etc.) L’une d’entre elle a même lancé son propre projet de lutte contre l’isolement, les « jeudi papote » au centre culturel. Si certains individus s’autonomisent et s’investissent ailleurs, ce n’est pas le cas du collectif qui ne montre aucune volonté d’indépendance, malgré les efforts mis en place. Par exemple la proposition que le groupe (ou une partie) prenne en charge la réservation des activités et/ou des transports n’a pas pris. Même au niveau de la convivialité, il·elles aiment se retrouver ensemble pour discuter, boire un verre ou manger un morceau avant ou après l’activité proposée, mais si le centre culturel ne l’encadre pas, cela ne se fait pas. Une partie du groupe s’est lancée en 2019-2020 dans un atelier de théâtre-action, où elle a développé largement sa liberté d’expression créative, travaillé son estime de soi. D’autres se contentent de participer de manière plus ou moins assidue et enthousiaste aux activités proposées, en évitant parfois sciemment celles qui ont un versant plus créatif, tout en profitant du moment de convivialité.

Cette sociabilisation est un élément essentiel de l’action : le plaisir de la découverte culturelle est accentué par le plaisir de le faire avec les membres du groupe, qui apprennent à se connaître au fil du temps, au point de créer une véritable cohésion de groupe. Chez les Rout’arts, la construction de cette identité de groupe, le développement de cette nouvelle communauté culturelle à laquelle il·elles adhèrent librement ne se limite pas à un sentiment interne. Au départ il·elles s’identifiaient et étaient identifié·es comme « le groupe du CPAS », avant de devenir le « groupe des Rout’arts », (re)connu comme tel par le centre culturel et ses partenaires, mais aussi les autres habitant·es du village. En termes de regard sur soi et de dignité, il s’agit d’un pas énorme.

Le droit de participer à l’élaboration et la mise en œuvre des programmes est également travaillé et de plus en plus exercé par les Rout’arts. Ils et elles ont en effet force de proposition et de décision concernant la programmation des activités du semestre à venir. Les propositions sont de plus en plus abondantes, ce qui pourrait démontrer une progression de l’accès à l’information en matière culturelle : où la trouver, de quelle manière ? Même si une ouverture à d’autres manières d’envisager le monde, à travers les arts, le patrimoine, etc., est clairement travaillée au sein du groupe, la progression de l’esprit critique et des capacités de débat n’est pas manifeste.

Il est important de remarquer que la cessation complète des activités en présentiel due à la crise sanitaire a fortement impacté cette action, interrompue de longs mois. Un suivi a été proposé en ligne avec diverses activités en live Facebook, afin d’entretenir la cohésion de groupe et ne pas laisser les membres retomber dans l’isolement. Cependant, le succès fut mitigé, les participant·es n’ayant pas toujours les outils numériques à leur disposition ou une maitrise suffisante, et se montrant peu assidu·es lorsque c’était le cas.


Plus d’informations ICI et dans le Rapport d’activités du centre culturel de Genappe 2019, pp. 67-74.

Centre culturel de Marchin – Les grandes questions

Les grandes questions sont des discussions philosophiques animées dans des classes de cinquième et sixième primaires au sein de cinq écoles de la commune de Marchin. Les questionnements viennent des enfants, auxquels on offre un espace d’expression cadré par une ou deux animatrices (engagées par le centre culturel) mais sans que cela rentre dans un cours ou que leur professeur·e soit présent·e, dans le but de créer un climat de confiance et de ne pas instaurer de rapport d’autorité. Tout le monde s’assied en cercle et une bougie allumée au milieu détermine le temps imparti à l’atelier. Lorsque c’est nécessaire, un bâton de parole circule pour aider à maintenir une ambiance d’écoute calme et active. Une séance sur l’année est consacrée à l’apprentissage des institutions, des différents niveaux de pouvoir et du fonctionnement démocratique à travers le jeu Démocracity. Les élèves fondent des partis fictifs et créent une ville imaginaire. À la fin de l’année, les classes de toutes les écoles réunies ont l’occasion de rencontrer et interroger les conseiller·ères communaux·ales avec leurs « grandes questions ». Il n’est pas rare que celles-ci prennent de court les adultes. À cette occasion, chaque conseiller·e et chaque enfant reçoivent un petit fanzine reprenant des réflexions sur la vie construites en petits groupes lors des ateliers. En dehors de cette édition, les traces sont limitées et la (re)connaissance extérieure de l’action relativement minime.

L’enjeu principal de cette action est d’ouvrir un espace de liberté et de réflexion au sein duquel peuvent s’exprimer librement les enfants, dans le respect de l’autre. Ils et elles apprennent à verbaliser ce qu’il·elles pensent et ressentent, à être à l’écoute de l’autre de manière bienveillante, à (se) poser des questions pour réinventer le monde de demain et mieux comprendre celui dans lequel on vit. L’ensemble de la démarche travaille la citoyenneté, l’esprit critique, l’égalité et l’émancipation ainsi que les capacités d’analyse et de débat des enfants, les ouvre au monde en interrogeant leurs pensées les plus profondes. Il s’agit d’un public « captif », mais qui participe activement et de bon gré à la co-construction des ateliers en exprimant ses préoccupations, sauf concernant la séance de jeu démocratique imposée par la commune. La formule des ateliers est également flexible d’une année à l’autre, adaptable aux différentes situations, besoins et envies des écoles.

En dehors de ce qui se passe au sein du groupe (construction d’un regard sur le monde, interrogations sur ce qui les entoure), qui vient d’être évoqué, il est difficile de mesurer l’impact des Grandes questions sur les enfants, de savoir si et comment cela influencera leur développement, la construction (critique) de leurs identités et personnalités. Des graines de citoyenneté sont plantées, mais elles ne germeront pas toutes, ne fleuriront pas forcément au même moment ou de la même manière. Quelques indices du développement de l’exercice des droits culturels peuvent être observés. Les professeur·es rapportent tout de même que, souvent, les débats se poursuivent dans la cour de récré ; des adolescent·es rencontré·es par hasard racontent qu’il·elles se souviennent positivement des ateliers ; les enfants envoient, chaque semaine, leurs questions au bourgmestre. Une anecdote racontée avec fierté peut également servir d’exemple : une année, le tour de France est passé à Marchin. Les enfants étaient impatient·es d’y assister, mais seules cinq personnes pouvaient participer. Indigné·es, les enfants ont interpellé une animatrice du centre culturel et ont organisé une manifestation positive lors de l’événement sous forme d’atelier vélo.

Le centre culturel ne bénéficie pas de fonds structurels propres à consacrer aux Grandes questions, pourtant en place depuis 2015. Chaque année il faut à nouveau trouver des financements, avec la somme de dossiers et justifications que cela entraîne, en espérant que les animatrices soient disponibles et que les écoles soient toujours partantes. Toutes celles du territoire sont informées et invitées à prendre part à l’action, mais elles n’acceptent pas toutes. En mars 2020, les ateliers se sont interrompus après seulement quelques semaines. Les animatrices ont produit un conte et un petit recueil basé sur les interrogations exprimées par les enfants, afin de ne pas tout laisser se finir sans véritable conclusion.

Maison culturelle d’Ath – Focus aux villages

« Focus aux Villages » est un projet participatif de photographie, encadré par un·e artiste et mené de village en village dans les communes voisines d’Ath, en priorisant celles qui ont une faible dynamique associative et culturelle. Après une brève formation à la photographie, un groupe de villageois·es se réunit pour identifier les personnes et lieux symboliques de leur territoire qu’ils et elles souhaitent immortaliser. Il·elles réalisent ensuite ces clichés à l’aide d’appareils photo jetables, en allant à la rencontre des habitant·es. Une fois les photos développées et sélectionnées par le collectif, l’artiste se charge de composer une fresque, qui est imprimée sur un grand panneau en aluminium. Le groupe choisit finalement un endroit où leur œuvre collective pourra être durablement exposée dans l’espace public et organise un évènement d’inauguration, qui peut recouvrir de multiples formes. Le projet est maintenant entièrement pris en charge par des animateur·ices de la Maison culturelle, sans intervention d’artiste extérieur·e.

L’action répond à plusieurs enjeux de territoire, dont principalement réduire la fracture entre les villages environnants et le centre d’Ath ainsi qu’entre les ancien·nes et nouveaux·elles habitant·es. Le centre culturel occupe pour cela une posture de coordination, en favorisant la prise en main de l’action par un collectif de citoyen·nes constitué pour l’occasion. Les animateur·ices sont là pour rappeler constamment les objectifs et orientations méthodologiques de l’action. Il est intéressant de noter que les personnes s’impliquant dans « Focus aux villages » ne sont pas forcément celles qui fréquentent habituellement le centre culturel, car l’action va à la rencontre des gens, en essayant d’en mobiliser une vaste diversité. La Maison culturelle collabore, pour l’organisation pratique des réunions ainsi que pour l’établissement des premiers contacts avec les opérateurs locaux : service culturel communal, Plan de Cohésion Sociale, Bibliothèque, ludothèque, école, et même en certaines occasions la paroisse locale (qui héberge les réunions dans l’église).

Toute l’action contribue à la formation de liens sociaux entre habitant·es d’un même village, à travers la découverte culturelle du média photographique ainsi que la valorisation et la transmission d’un patrimoine villageois matériel et immatériel. Elle participe à l’émancipation d’un groupe de citoyen·nes qui prend en main un projet de A à Z (avec le soutien de l’institution), se confronte à la prise de décision et à l’action collective. Il s’agit également d’un bon outil d’approfondissement du diagnostic territorial que le centre culturel utilise parfois afin de faire remonter des revendications spécifiques aux oreilles des élu·es locaux·les. Cela permet par exemple d’identifier et mieux connaître les différentes communautés qui existent au sein du village : les « jeunes », les « nouveaux·elles arrivant·es », les personnes isolées, etc.

Comme toutes les actions de la Maison culturelle d’Ath, Focus aux villages est conçue et évaluée (en amont comme en aval) à travers le prisme des droits culturels : auxquels doit-elle répondre ? Auxquels répond-elle réellement ? Ce procédé permet de distinguer les marges d’évolution et d’amélioration possible. L’évaluation participative est présente tout au long du processus : à chaud, oralement, après chaque atelier mais aussi par écrit, de manière individuelle et collective en fin de parcours, avec les participant·es, partenaires, artistes associé·es et animateur·ices du centre culturel. Malgré l’étendue du dispositif, cela ne permet d’avoir qu’une vision à court ou moyen terme de l’impact du projet, sans rendre compte du résultat des graines participatives et citoyennes qui ont été semées. Une manière de répondre à ce manque de visibilité sur le long terme a été de constituer un nouveau Conseil d’Orientation dont les membres sont issu·es des villages. Ils et elles deviennent donc les yeux et les oreilles du centre culturel et lui permettent d’avoir une meilleure vision des retombées de son action sur le long terme.

Si l’action est limitée dans le temps, avec un résultat final, il arrive régulièrement que les dynamiques citoyennes enclenchées se poursuivent, dans des associations de fait (comités de village) ou même par la fondation d’asbl. Le groupe reste souvent un relais, un point de contact dans le village, qui peut faciliter la communication envers les habitant·es et se mobiliser pour accueillir/ s’approprier d’autres actions proposées par le centre culturel. Celui-ci veille à entretenir le lien créé avec les populations locales, même si ce n’est pas toujours évident, en organisant par exemple un petit événement lorsque la fresque est retirée. C’est l’occasion de relancer une dynamique de réflexion collective sur l’identité du village, son futur, ses ambitions, ses projets.


Plus d’info ICI.

Centre culturel Ourthe et Meuse – Fenêtres

Le projet « Fenêtres », né en 2013, rassemble une grande diversité de groupes (enfants, personnes âgées, primo-arrivant·es, participant·es aux ateliers créatifs du centre culturel) autour d’une thématique commune. Ils travaillent collectivement de leur côté une année durant (arts vivants, arts plastiques, arts de la parole…) et dévoilent leurs créations au public lors d’une journée collective de (re)présentation.

Le territoire du centre culturel est formé de deux communes, relativement différentes : Sclessin et Angleur. Parmi les enjeux développés se trouvent la valorisation d’un territoire (lutter contre la grisaille et l’ennui), la création de liens entre les habitant·es (remembrer une société de plus en plus individuelle), se nourrir du terreau et des racines existants, récolter la parole des citoyen·nes ainsi que la création et réflexion collective. Une édition reprend chaque année un aperçu du chemin parcouru, avec de nombreuses illustrations et un recueil de paroles. Ce projet permet de lier toutes les actions du centre culturel dans la poursuite d’un objectif commun à tous les groupes. Il s’agit d’un fil rouge qui rassemble des choses qui ne sont pas forcément compatibles à la base.

Le centre culturel est à la manœuvre de toute l’action : proposition d’une thématique basée sur l’analyse partagée du territoire (un an sur deux elle se calque sur celle de la coopération culturelle régionale) ; réunion de lancement avec tous les partenaires ; réunions de suivi avec un ou plusieurs groupes ; organisation de la journée de clôture ; etc. L’engagement des groupes dans l’action (ainsi que leur nombre) est à géométrie variable, en fonction des années et des sujets traités. L’équipe du centre culturel effectue un gros travail de débroussaillage de la thématique et de médiation envers les différents groupes pour que chacun·e puisse se l’approprier pleinement, notamment à travers sa traduction concrète en axes de travail et questions.

L’évaluation de la démarche se réalise avant tout au sein de la petite équipe du centre culturel, qui échange ses ressentis sur la manière dont se déroulent les choses et répercute les éléments amenés par les responsables des groupes (qui mettent en place leurs propres dispositifs d’évaluation). Parfois, les animatrices se rendent sur place en fin d’ateliers, pour faire connaissance et discuter de l’avancée des projets, voir s’ils rencontrent des difficultés particulières. Une évaluation collective plus globale se réalise en plénière avec tout le monde. Il s’agit d’un moment important de prise de conscience que l’action ne se limite pas à un petit groupe ou atelier, mais relève d’une plus vaste dimension collective. Ces moments sont essentiels, mais il est difficile de faire en sorte que chacun·e s’y retrouve, au vu de la très grande diversité des groupes qui ne sont pas tous concernés par l’ensemble des aspects évoqués.

« Fenêtres » contribue à l’exercice des droits culturels des populations de différentes manières. C’est un projet qui accueille et fait se rencontrer une grande diversité de citoyen·nes – d’âges, genres, cultures, situation socio-économique variées – qui va à leur rencontre, suscite et valorise leurs paroles (liberté d’expression et de création), développe leur esprit critique et point de vue sur le monde. Une volonté du centre culturel est d’ouvrir encore plus cette action à des personnes qui ne seraient rattachées à aucun atelier ou à aucune structure ainsi qu’aux jeunes (15-35 ans) moins représenté·es). Ce projet œuvre à la création d’un réseau de partenaires territoriaux (coopération culturelle), dans une volonté de co-construction et d’autonomisation progressive (passer de « participant·es » à l’action à véritables partenaires), même si l’ensemble est encore fortement soutenu par le centre culturel. Elle ouvre un dialogue et rassemble des collectifs qui ne se seraient peut-être jamais croisés autour d’une interrogation commune. La journée de clôture est l’aboutissement concret et festif de ce long travail de fond, qui permet d’égayer la vie quotidienne des habitant·es, en (r)animant la vie culturelle de leur commune.

Les signes de la mobilisation de ces droits culturels peuvent être lus dans les chiffres de fréquentation des ateliers, de participation aux réunions de coordination ou à la journée festive. Mais s’arrêter là n’éclairerait qu’un aspect du travail accompli. Des indicateurs moins traditionnels peuvent être mis en avant, comme le fait d’observer que des groupes collaborent, sont en demande et ont envie d’un travail plus collectif car cela a bien fonctionné par le passé, qu’ils se sont réellement approprié l’espace-temps de l’événement de clôture et sont prêts à le porter de manière plus indépendante. Alors qu’il fallait aller les chercher chaque année, certains groupes se renseignent maintenant en amont pour savoir quelle thématique sera traitée, sont présents de manières enthousiaste à toutes les réunions pour lesquelles ils prennent même occasionnellement congé, ne se rattachant pas au processus dans un cadre professionnel. La présence lors du jour J de personnes insoupçonnées est également un signe que l’action touche et intéresse des personnes qui n’étaient pas forcément visées, qu’elle déborde de son cadre initial.

La crise sanitaire a stoppé net les ateliers en milieu de parcours créatif et l’édition 2020 a été annulée, bien que quelques petites formes plus éclatées aient été organisées (mini concert, lecture de textes, éditions, expositions, etc.) dispersées dans l’espace et dans le temps. Cela permet toutefois de prendre du recul et repenser encore une fois la formule déjà maintes fois adaptée. La reprise ne pourra se réaliser en grands groupes (les petits groupes ayant déjà du mal à relancer leur propre dynamique), il faudra sans doute réfléchir à plus petite échelle.


Pour plus d’informations voir ce lien et se référer au mémoire de Nora Marcolungo (promotrice : Elise Vandeninden), Médiation culturelle et interculturelle pour l’exercice des droits culturels et une cohésion sociale : le cas du Centre culturel Ourthe et Meuse, Université de Liège, Faculté de Philosophie et Lettres, 2018-2019.

Centre culturel des Roches – On n’est pas tout seul !

Il s’agit d’une action développée par le Centre culturel de Rochefort depuis 2017 sous ce nom et cette forme, lors de la Journée mondiale du refus de la misère. Elle est le fruit de l’évolution d’actions développées dans le même cadre depuis 2008. Ce sont deux jours d’échange, de création et de découverte culturelle (théâtre, cinéma, conférence) autour de thématiques liées à la lutte contre la pauvreté, la misère, la précarité. La matinée est consacrée à une représentation de théâtre-action (ou autre ouverture culturelle), suivie de débats et de discussions, tandis que l’après-midi sont proposés des ateliers (dessin, écriture, photo-langage, théâtre, etc.) pour libérer l’expression, la parole et la créativité des participant·es, tout en donnant suite aux thématiques abordées dans la matinée. Le vendredi, des travailleur·ses sociaux·les partenaires de l’action (CPAS, Lutte Solidarité Travail, Équipes populaires, Article 27…) viennent accompagné·es de leur groupe constitué de personnes en situation de précarité. Le samedi, le public vient de manière individuelle et moins « encadrée ».

L’objectif du festival « On n’est pas tout seul ! » est d’ouvrir un espace au sein du centre culturel, un temps d’échanges où la parole des personnes précarisées est entendue et reconnue. Où les personnes elles-mêmes sont valorisées. Aller à la rencontre de ces non-publics du centre culturel, dont les droits culturels sont largement menacés voire inexistants, et en faire quelque chose d’intéressant est un exercice difficile, semé d’obstacles : comment aborder la thématique de manière positive et non misérabiliste ou moralisatrice ? Comment inclure sans exposer la misère en pâture ? Sans parler des freins idéologiques parfois encore présents au sein des instances, la réticence du public « classique » qui souhaite se divertir plutôt que réfléchir sur de lourds sujets de société ou encore l’image du centre culturel comme lieu de culture élitiste dont il a du mal à se départir malgré ses efforts… Le défi demeure le travail sur le long terme avec les partenaires et les publics : comment valoriser les paroles libérées ? Un subside spécial a notamment été demandé pour une édition. Comment entretenir et développer le lien jusqu’à l’édition suivante ?

« On n’est pas tout seul ! » travaille explicitement les droits culturels en termes de mixité sociale et culturelle, de reconnaissances des identités culturelles, de liberté d’expression et de créativité, d’accès (symbolique, économique) à la culture, de participation à la vie culturelle et de coopération culturelle. Elle souhaiterait notamment s’ouvrir et encourager une plus large participation à l’élaboration et à la mise en œuvre des programmes, ainsi que développer encore davantage ses collaborations territoriales intersectorielles.

Le théâtre-action, basé sur le vécu des personnes, joué par elles, se révèle un bon outil d’ouverture de dialogue. Il pourrait également être une manière de faire entendre ces voix auprès du politique sans passer par un filtre institutionnel. Contrairement à d’autres formes culturelles proposées dans des éditions précédentes, il ne porte pas un discours ou un regard « sur », mais « à partir de ». Au fur et à mesure du temps, le centre culturel remarque que des membres des groupes présents le vendredi reviennent plus volontiers le lendemain. Un noyau dur se forme également, avec des personnes qui reviennent d’année en année. La parole se libère, donne lieu à des pistes d’action concrète dont certaines sont mises en place par le centre culturel (comme un atelier « zéro déchet » ou une donnerie), les thématiques particulières des nouvelles éditions se basent sur des problématiques abordées lors des éditions précédentes (par exemple des réflexions sur « les pauvres d’ici » et ceux et celles « d’ailleurs » a engendré un croisement avec la thématique des migrations), des collaborations avec les partenaires sociaux se développent sur le plus long terme, etc.

L’évaluation de cette action se fait lors de plusieurs réunions préparatoires tout au long de l’année avec les partenaires, qui font remonter les avis, envies, préoccupations exprimés dans leurs groupes. La thématique et les modalités de l’édition 2020 (octobre) ont par exemple été adaptées aux mesures Covid. Le centre culturel avait cependant peur de ne pas atteindre la jauge de 50 personnes, car les liens entre les partenaires sociaux et leurs publics ont beaucoup souffert de la crise sanitaire et il·elles n’étaient pas certain·es d’arriver à les mobiliser.


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Centre culturel de l’entité fossoise – Toi, Toi… Mon Toit

« Toi, Toi… Mon Toit » est un spectacle de théâtre-action sur la thématique du logement. Il a été créé en 2018-2019 par des citoyen·nes de Fosses-la-Ville, dont des résident·es permanent·es d’un camping local, encadré·es par la Compagnie buissonnière, une troupe de théâtre-action. Ce projet découle directement de « La Pause », une action culturelle de longue haleine menée depuis plusieurs années par le centre culturel de l’entité fossoise en collaboration avec le CPAS, le Plan Habitat Permanent (HP) et le Plan de Cohésion Sociale (PCS). « La Pause » consiste à créer du lien social avec les habitant·es du camping du Val Treko, en allant discuter et prendre le café une fois par semaine. Ces contacts répétés permettent d’y être présent·es, d’apprendre à se connaître mutuellement, de créer un lien de confiance ainsi qu’à y diffuser des informations socioculturelles, qui ne les auraient peut-être pas atteint·es par les canaux de communication traditionnels du centre culturel. De fil en aiguille, après avoir assisté à une représentation de théâtre-action, un groupe s’est constitué pour parler des problématiques liées au logement. Ils et elles ont témoigné de leurs expériences dans des ateliers d’improvisation qui se sont peu à peu transformés en spectacle, présenté au public près d’un an plus tard.

Les enjeux de territoire identifiés par le centre culturel auxquels répond cette action sont, d’une part, donner une place légitime à chacun·e et, d’autre part, brasser les différents publics. Tout s’est co-construit à partir du groupe d’une vingtaine de citoyen·nes (d’une diversité de genre, âge, habitat, situation sociale et professionnelle), rassemblé·es autour d’une thématique commune, encadré·es gratuitement par cinq animateur·ices avec chacun·e leur terrain et outils spécifiques, afin de produire et communiquer largement un propos politique et humoristique à partir de leurs vécus respectifs sous une forme artistique lors de spectacles gratuits. La thématique et l’outil proposé pour la traiter sont issus du groupe, dans le respect de la libre expression et de l’identité de chacun·e. L’ensemble de la démarche travaille les droits culturels à différents endroits : la dimension culturelle du droit au logement ; la liberté d’expression, de création, de diffusion de ses créations ; le développement de l’esprit critique, des capacités d’analyse, de débat, d’imagination et d’action ; le respect des identités et modes de vie ; la participation et l’accès à la vie culturelle… Pour ne citer que ceux-là.

Plusieurs moments et niveaux d’évaluation de cette action sont mis en place dès le début : « météo » de semaine en semaine pour évoquer brièvement les ressentis de chacun·e sur l’atelier précédent ; point entre animateur·ices une fois par trimestre ; en début, milieu et fin de projet avec l’ensemble des partenaires ; au sein du centre culturel (équipe, CO) lors de mises au vert ou autres réunions. Les observations réalisées au jour le jour par les animateur·ices, de manière formelle et informelle, ont été très complètes, du fait de leur nombre ainsi que de la diversité de leur point de vue (âge, expérience, terrain, genre). Comme le dit le directeur du centre culturel : « Je fais toujours confiance à l’intelligence des animateurs qui encadrent les activités. Ils ont l’expérience, le sens de l’observation, le côté sensible de leur personnalité qui permet d’appréhender, d’observer de manière non dite, non verbale, certaines choses. Il y a toujours cet effort galvaudé, mais c’est une aventure humaine. »

L’épanouissement personnel et le plein exercice des droits culturels mentionnés ci-dessus pendant les ateliers et lors des représentations est un fait. Il se révèle toutefois plus difficile de percevoir, observer, analyser les subtiles graines de liberté et de citoyenneté, les clés d’émancipation que cet exercice a données aux participant·es. Le spectacle va à l’encontre de nombreuses idées reçues sur le logement, en affirmant par exemple qu’habiter dans un camping de manière permanente peut être une situation choisie et appréciée plutôt que subie. Il a remis en question les conceptions non seulement des participant·es et des animateur·ices en profondeur, mais également des spectateur·ices, y compris les élu·es locaux·les venu·es y assister, notamment grâce aux débats qui suivaient invariablement les représentations. Un endroit a par exemple préféré ne pas prolonger la représentation avec un débat, au vu des thématiques sensibles abordées… Ce qui peut en dire tout aussi long. Une responsable politique en particulier, sceptique quant à certaines anecdotes rapportées (la difficulté de trouver un logement lorsqu’on bénéficie du CPAS) a changé d’avis par la suite, confrontée à la situation – que va provoquer cette prise de conscience dans son travail ?

Quelques faits, qui peuvent paraître anodins, racontés avec fierté par l’animateur rencontré, donnent des indices concernant d’éventuels indicateurs. La situation sociale et de logement de certain·es participant·es s’est nettement améliorée – une personne a par exemple trouvé du travail grâce au réseau formé durant l’aventure ; d’autres se sont investi·es dans des actions du centre culturel (balade contée de Noël, bar à soupe) ou des projets portés par des citoyen·nes (jardins partagés)… Il est également difficile de savoir ce qu’a provoqué la formation aux techniques d’écriture théâtrale, à l’improvisation, à l’expression scénique : confiance en soi, aisance de la prise de parole en public, formulation d’un propos, etc. Deux étudiant·es en assistant·es sociaux·les ont par exemple suivi le groupe dès le départ, souhaitant se former à ces techniques d’animation théâtrale pour en nourrir leur pratique professionnelle. Les répercussions sur le long terme de cette formation ne peuvent être qu’imaginés.

Toutes les graines semées n’ont pourtant pas germées. Malgré les encouragements du centre culturel, le groupe n’a par exemple pas continué à former une troupe de théâtre amateur, malgré l’impulsion donnée par le centre culturel. L’autonomisation totale n’était pas encore envisageable. Il n’était pas non plus pertinent de remobiliser ce même groupe autour d’un nouveau projet de théâtre action (qui reste un outil et non une finalité), car c’était la thématique du logement qui les unissait et pas forcément autre chose.